Le web contribue-t-il à un appauvrissement du style journalistique ?

Le journaliste se retrouve aujourd’hui confronté à un nouveau modèle d’écriture dicté, une fois de plus, par les règles d’Internet. Il n’écrit plus seulement pour un lectorat de chair et de sang, mais désormais aussi pour les algorithmes froids et obscurs des systèmes de référencement, seuls aptes à donner de la visibilité à un article, aussi bon soit-il. Dès lors, on peut légitimement se demander si ce nouveau modèle ne tend pas à une standardisation de l’écriture et du style journalistique.

Sans rentrer dans les détails de ce qui « fait » un bon titre, tout le monde s’accorde à dire qu’il est un élément essentiel du sort d’un article : lu ou pas lu. C’est d’autant plus vrai à l’heure de la surinformation. Or, au regard de ce qui se passe sur le web, on est en droit de se poser la question de la pérennité de ce modèle. A en croire Jacob Nielsen, grand gourou du web, dans son analyse des titres de BBCNews, les secrets d’une bonne accroche pour le web passeraient par des titres courts (encore !), informatifs, utilisant des mots clés et surtout compréhensible hors de son contexte éditorial ou iconographique. Web social oblige.

Ces remarques présentent toutefois un écueil de taille : elles sont pertinentes dès lors que l’objectif est de séduire les moteurs de recherche. Elles le sont beaucoup moins si on se situe du point de vue du lecteur, qui a besoin d’être séduit, surpris, interrogé…

Des titres informatifs et factuels
Illustration par des exemples aperçus aujourd’hui sur les principaux sites de presse :

  • Libération.fr : A La Mecque, début d’un pèlerinage sous haute surveillance.
  • Le Monde.fr : L’explosion de la dette publique menace les économies occidentales.
  • Le Parisien.fr : Meaux : une adolescente percutée par un camion de pompier.
  • Le Figaro.fr : Le fils de Claude François cède les droits de « comme d’habitude »

On s’aperçoit que les rédacteurs se sont tous efforcés de préciser dans chacun de leurs titres tous les mots clés susceptibles de contextualiser le sujet (quoi ? où ? qui ?). Si l’exercice semble être maitrisé du point de vue technique, la résultante en est des titres factuels, dévoilant l’essentiel de l’information, accentuant le phénomène de lecture zapping et n’incitant pas forcément à poursuivre la consultation.

Ecrire pour le lecteur ou pour le moteur de recherche ?
Cette tendance confirme, d’une part, la rupture définitive entre le monde de l’écriture print et web. Au même titre que le traitement d’une info audiovisuelle n’est ni identique, ni opposée à celui d’une info écrite, les écritures print et web font appel à 2 techniques distinctes. la mutualisation des contenus print/web reste un des grands marronniers du secteur et est de moins en moins imaginable au stade de l’écriture.

Elle confirme surtout, d’autre part, le dictat grandissant des moteurs de recherche en matière de techniques d’écritures. Si on considère qu’un titre d’article doit, à minima, être incitatif pour le lecteur, les règles imposées par les moteurs de recherche, accentuées par les mécanismes du web social, ne visent essentiellement qu’à répondre au mieux aux règles obscures du référencement pour espérer obtenir de la visibilité. Dès lors, on est en droit de se demander si un tel mécanisme ne conduit pas inexorablement à un manque de créativité et à un appauvrissement du style journalistique, conduisant lui-même à celui de la lecture et de l’information. Une tendance qui devrait encore s’accentuer à l’heure du web sémantique, qui risque de contribuer à la standardisation des contenus permettant d’être interprétés par les machines.

Il convient désormais, comme l’indique cet article, de choisir son camp : continuer à écrire pour le lecteur ou décider de le faire pour les moteurs de recherche.

Quel est le bon titre ?
En conclusion, je reprendrai un exemple éloquent, même s’il date un peu, souvent repris dans les cessions de formation à l’écriture Web : à la mort de Simenon, le journal Le Monde avait sobrement titré « Georges Simenon est mort ». Libération avait préféré l’accroche plus imagée et plus inventive à mon goût de « Maigret casse sa pipe ». On devine aujourd’hui quel aurait été le titre choisi pour une version on-line. Par extension, on se met à imaginer l’accroche « Affaire Dreyfus : Zola dénonce une erreur judiciaire et nomme les responsables » en lieu et place du « J’accuse » en Une de l’Aurore daté du 13 janvier1898. Les moteurs de recherche en auraient gardé la mémoire. La Grande Histoire, pas sûr…

Pascal Beria

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A propos Pascal Beria

- Consultant éditorial indépendant - Rédacteur et scénariste - Auteur du livre « la révolution des contenus » - Rédacteur en chef de la revue « TANK »
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Un commentaire pour Le web contribue-t-il à un appauvrissement du style journalistique ?

  1. J’apprécie votre article. je découvre votre blog.
    Je partage votre interrogation et point de vue.

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