Chemin faisant, au salon du livre de Paris

Chaque année, c’est plus fort que moi, un étrange appel me conduit à arpenter, par plaisir, les couloirs du salon du livre de Paris. Avec 200.000 visiteurs attendus cette année, je ne suis toutefois à priori pas le seul à ressentir cet appel de la jungle. Loin de mes premiers émois éditoriaux, lorsque le salon se tenait alors au Grand Palais, cette débauche de créativité et d’énergie est devenue une parfaite synthèse de l’évolution du marché de l’édition. J’ai donc décidé, cette année, d’explorer les allées avec l’œil de l’ethnologue et en tirer quelques conclusions.

  • En premier lieu vient la confirmation de la frénésie œcuménique de l’exercice de feuilletage, qui anime chaque année les visiteurs du salon, jeunes ou vieux, adeptes de romans, d’essais, de livres techniques ou de bandes-dessinées. Elle confirme, à mon sens et pour l’instant, le besoin sensoriel qui demeure entre le lecteur à son livre. C’est ce qui explique les efforts portés sur la notion d’affordance liée au papier sur les supports numériques, et notamment les tablettes.
  • Cette frénésie est à mon sens l’expression du dynamisme du secteur, qu’on dit déprimé. Et en premier lieu celui de la multitude de petits éditeurs passionnés par leur production qui n’ont de cesse de renouveler un genre qu’on pourrait penser clos, comme ce mini-stand de pure-players croisé au détour d’un couloir du salon.
  • On constate le brouillage des pistes désormais assumé entre les différents médias. A l’heure où les questions de droits d’auteurs liés notamment aux DRM restent plus que jamais une question ouverte, le monde de l’édition semble paradoxalement avoir intégré la dimension pluri-média dans ses gènes. Les éditeurs sont ceux qui ont exploité le plus naturellement la notion de rebond média, les acteurs audio-visuels côtoyant désormais naturellement les éditeurs traditionnels, ceux des livres audio ou les dérivés numériques. Il semblerait que la marche du changement soit définitivement consommée et que le monde de l’édition puisse être à l’avenir un acteur central du marché du transmédia encore balbutiant.
  • La fin de l’ostracisme dans lequel était cantonné la BD, considérée très longtemps comme un sous genre et cantonnée dans un coin du salon comme des librairies. Propulsée par des chiffres de vente éloquents ainsi que par la flambée du marché du manga qui représente près de 40% du secteur, la BD est désormais prise très au sérieux et a conquis ses lettres de noblesses en intégrant aujourd’hui une partie des catalogues des maisons « classiques » comme le Seuil ou Gallimard. Et annexer dans le même temps une partie considérable de la surface du salon. Elle reste à mon sens un des principaux vecteurs d’innovation du secteur et en tous les cas un centre névralgique d’intérêt pour les visiteurs.
  • L’amalgame toujours de mise de l’événement, certains éditeurs continuant à confondre cette fête du livre avec une grande foire commerciale. Il faut dire que les organisateurs du salon entretiennent cette confusion des genres, le tarif d’entrée et celui du mètre carré de stand prouvant qu’ils ont choisi, eux, depuis longtemps leur camp.
  • La discrétion de la filière des liseuses et plus largement des outils d’accès aux contenus numériques. Peut-être un élément de preuve permettant de penser qu’il n’y a pas d’addiction du lecteur au média, comme on peut parfois le constater dans le secteur informatique, mais juste une recherche d’agrément de lecture que le matériel ne semble pas encore tout à fait apte à fournir. Le matériel reste donc un moyen pour le lecteur, mais pas (encore ?) une fin en soi.
  • Enfin, je ne peux résister à relayer une constante à tous les salons littéraires, celle du spectacle des auteurs en séance de dédicace, certains habitués à la solitude de leur table d’écriture, d’autres acclimatés aux lumières des médias, mais tous semblant dépassés par la fièvre et la passion de la confrontation avec leur public.

Quoi qu’il en soit, le salon du livre laisse toujours, à la sortie, le sentiment doux amer d’un rassemblement d’une communauté hétéroclite, mue par la curiosité ou la passion, plongée dans la jungle d’une production littéraire toujours plus féconde. Un monde en fusion, composite, en mutation, mélangeant l’exaltation à l’approche commerciale la plus triviale. Un monde vivant dont on se demande si quelqu’un possède les clés du dynamisme. Nul doute que, malgré mon sentiment mitigé de la qualité de l’événement, je reviendrai l’année prochaine pour constater dans quel sens ce petit monde aura évolué.

Pascal Beria

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A propos Pascal Beria

- Consultant éditorial indépendant - Rédacteur et scénariste - Auteur du livre « la révolution des contenus » - Rédacteur en chef de la revue « TANK »
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