La vitesse, prenons le temps d’y penser…

À l’heure où l’information instantanée et la performance s’imposent en tant que dogmes, on est en droit de se demander s’il reste une place à la réflexion. Elle semble pourtant aujourd’hui nécessaire pour donner du sens à un monde qui va trop vite. Avons-nous encore les moyens de nous offrir ce temps de réflexion ?

RodinÀ vivre dans l’urgence, on oublie parfois que la recherche de la vitesse n’est pas un phénomène purement contemporain. Dès le développement des échanges commerciaux et notamment lors la construction des grands monuments, l’homme s’est toujours fixé des échéances à atteindre. La légende prétend que Michel-Ange, lors de la réalisation du plafond de la Chapelle Sixtine eut des relations houleuses avec le pape Jules II, trop pressé de voir se terminer sa commande. L’artiste mit quatre ans à achever son œuvre, ce qui constituait déjà une victoire contre le temps. Cet impératif était toutefois avant tout le fait de commanditaires, désireux de voir s’achever leur ouvrage de leur vivant. La révolution industrielle a changé la donne en transformant la vitesse en performance. Organisation, process, division du temps de travail ont permis de gagner en efficacité, à produire toujours plus pour un coût toujours moindre. Quitte à y laisser un peu d’humanité au passage. Depuis, cette sacrosainte performance s’est érigée en modèle de société et régit nos rendements industriels et agricoles, conditionne nos carrières professionnelles, qualifie nos indices financiers, mesure les résultats de nos entreprises. Vitesse et efficacité guident nos existences. Force est de constater qu’à poursuivre le rendement à tout prix, on en a souvent oublié la notion de réflexion.

« A poursuivre le rendement à tout prix, on en a souvent oublié la notion de réflexion. »

La vitesse : jusqu’à quand ?

Le progrès technologique a résolument cherché à améliorer cette performance en même temps qu’il a nourri en son sein sa propre limite : celle d’élever l’instantanéité en modèle avec, pour conséquence, une absence cruciale de vision qu’on ne peut que constater dans les projets politiques, économiques et entrepreneuriaux. Car ainsi en est-il de cette performance qu’elle conduit inexorablement à nous évaluer davantage sur notre capacité à réagir qu’à celle à réfléchir. L’instinct devance l’esprit. Nous recueillons aujourd’hui le fruit de ces 150 ans de recherche de performance, peut-être pour toucher désormais aux limites physiques de cette course à la vitesse. Un nouveau rythme s’impose. Admettre son incapacité à accomplir une tâche en un temps imparti relève, de nos jours, au mieux d’une preuve d’inorganisation, au pire d’incompétence. Revendiquer du temps pour la réflexion requiert une certaine forme de courage dans un environnement où les critères de sélection se font désormais sur la capacité à produire dans des délais et à des prix de plus en plus réduits, aidés en cela par nos gadgets technologiques qui tendent à nous contraindre toujours un peu plus à l’instantanéité. C’est un constat problématique dans les métiers du tertiaire, où ce « temps raccourci » est le plus souvent supporté par les individus, vide le métier de son sens et conduit au burn-out. C’est beaucoup plus préoccupant lorsqu’il devient un argument commercial dans le domaine industriel ou de la construction. Ainsi, l’annonce de Sky City, la construction du plus haut building du monde prévue en 90 jours, incarne à elle seule cette course à la démesure et à la performance qui ne peut mener qu’à l’impasse, voire à la catastrophe. À quand la centrale nucléaire minute ou l’avion de ligne livré dans la semaine ?

« Dans ce monde voué à la réactivité, prendre son temps est trop souvent synonyme de le perdre.»

Éloge de l’amateurisme

Quel sens donner à de tels projets si ce n’est celui de la vanité qui construisit Babel ? Quel est l’intérêt d’une telle prouesse si ce n’est celui de trouver sa propre limite ? Dans ce monde voué à la réactivité, prendre son temps est trop souvent synonyme de le perdre. La réflexion devient donc un acte contestataire, voire subversif qui demeure le privilège des artistes, des mystiques et des chercheurs, même si dans ce domaine également certaines brèches sont aujourd’hui ouvertes (l’université de Nancy organise un concours donnant 180 secondes aux doctorants pour présenter leur thèse devant un jury). Elle se révèle pourtant essentielle pour donner du sens à un métier, un projet, une existence. Réfléchir, c’est sans cesse se remettre en question, ce qui est en soi une prise de risque. La réflexion n’est pas rentable car difficile à vendre. Il y a, dans ce constat, une forme d’éloge à l’amateurisme. Pas dans le sens où il s’oppose au professionnalisme, mais plutôt dans son sens étymologique de celui qui nourrit du goût pour une discipline. Le temps serait donc aussi l’apanage de l’amateur, car ses motivations ne sont pas fondées sur la performance mais bien sur le plaisir. On peut y croire.

« la réflexion apparaît aujourd’hui comme une arme efficace, voire la seule permettant de lutter contre la doctrine de la vitesse. »

Vers une société de la réflexion

En tous les cas, la réflexion apparaît aujourd’hui comme une arme efficace, voire la seule permettant de lutter contre la doctrine de la vitesse. Elle devient gage de qualité, de sagesse, de sérénité, de vertu, de créativité, de raison, de sérieux. Tout ce que notre société n’est plus en mesure de nous fournir et à quoi nous aspirons. Les marques ne s’y sont pas trompées. En nous invitant à « prendre le temps d’aller vite », aux « plaisirs de la table » ou s’autoproclamant « créateurs d’automobiles », elles nous invitent à la contemplation et à l’expérience d’un moment pour soi. Une fois de plus, l’univers du numérique nous offre une lecture paradoxale de notre rapport au temps. À la fois symbole même de l’instantanéité qui nous torture, il nous ouvre des espaces inédits de réflexion et signe le retour à l’errance, la procrastination, la sérendipité. L’intelligence collective, incarnée par des projets comme Wikipedia, se nourrit aussi du temps pour produire une œuvre ou une idée. Si elle vise un gain de temps, c’est avant tout pour permettre de produire quelque chose qui n’aurait pas été possible autrement. Et ce n’est pas un hasard si de nombreux projets s’appuient sur l’énergie d’amateurs éclairés pour qui le moteur principal reste le plaisir. La réflexion pourra-t-elle sauver le monde ? Il devient en tous les cas urgent d’y penser…

Pascal Beria

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A propos Pascal Beria

- Consultant éditorial indépendant - Rédacteur et scénariste - Auteur du livre « la révolution des contenus » - Rédacteur en chef de la revue « TANK »
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