Le journalisme cherche (toujours) sa voie

Chaque année, l’école de journalisme de sciences Po organise une conférence faisant le point sur les nouvelles pratiques qui bouleversent la profession. Tiraillé entre nouveaux médias, information instantanée et fact checking, le journaliste semble se perdre un peu dans un monde digital qui, après avoir remis en question son hégémonie, interroge sur son rôle et sa fonction même. Une remise en question qui constitue, dans le même temps, une opportunité pour l’avenir du métier.

PresseL’époque n’a jamais été aussi intéressante pour les journalistes. C’est, en trame, ce qui se déduit des débats qui se sont tenus lors de la cinquième conférence des nouvelles pratiques du journalisme. Pas évident, à priori, de trouver matière à se réjouir au milieu du marasme dans lequel est plongé la presse et la dépréciation progressive du travail du journaliste. D’une crise existentielle, ce dernier traverse aujourd’hui une crise de valeur qui contraint le métier à courir désespérément après l’audience susceptible d’assurer sa subsistance. Comme le soulignait Mathew Ingram (@mathewi) en préambule de la conférence, aucun article journalistique, aussi sérieux soit-il, ne parviendra jamais à attirer la même audience qu’un mème ridicule comme Grumpy Cat (2,5M de likes sur Facebook, excusez du peu). De quoi se remettre en question…

D’Albert Londres à Rouletabille

A entendre les intervenants et à écouter les commentaires, le nouveau journaliste est aujourd’hui contraint de suivre l’évolution des usages pour espérer émerger du flux d’information qui nous submerge. On est loin de la mission quasi-mystique de transmission de l’information qui occupait nos ainés. Le journaliste, sorti frais émoulu de son école, tiendrait plus aujourd’hui d’un Rouletabille touche-à-tout que de la figure tutélaire d’un Albert Londres en quête de vérité.

Vers un journaliste pragmatique

 » le journalisme moderne est empreint de pragmatisme et ouvert au maniement des outils technologiques et numériques. »

Les 11 intervenants qui se sont succédés sur la scène, alternant les témoignages sur les opportunités de la vidéo en ligne (Duy Linh Tu @duylinhtu, Arnaud Dressen @arnauddressen), l’efficacité de l’écriture (Kevin Delaney @kevinjdelaney), la nécessité de se familiariser avec le code informatique, l’importance du formatage de l’information pour le mobile (David Cohn @Digidave), les opportunités de contenus produits par les utilisateurs en temps réel (Nick Wrenn @nwrenn) ou l’exploitation du second écran (Samantha Barry @samanthabarry), montrent combien le journalisme moderne est empreint de pragmatisme et ouvert au maniement des outils technologiques et numériques. A l’exemple du témoignage de Nabil Wakim (@NabilWakim), rédacteur en chef du Monde .fr, expliquant comment la rédaction du journal s’est adaptée (et continue à le faire) de manière empirique à la transformation numérique, le journaliste est contraint, aujourd’hui, d’expérimenter, de bidouiller, de tester et d’apprendre la plupart du temps en marchant avant de commencer à faire son travail d’investigation. Preuve que la profession n’est pas morte, mais qu’elle se réinvente, parfois dans la douleur.  C’est ce qui constitue la bonne nouvelle, et pas seulement pour les journalistes.

Quelle place pour le journaliste de marque ?

Reste un absent notoire, à mon sens, de cette conférence : le journalisme de marque. Preuve que le métier n’a pas encore saisi l’importance de cette activité en devenir et conserve un regard distant, voire méprisant, sur une pratique sans doute jugée (et parfois à bon escient) comme n’étant pas du journalisme. Avec l’émergence des contenus de marque, le développement des courts métrages sponsorisés, l’arrivée des webdocumentaires produits par des entreprises ou l’émergence du native advertising pénétrant peu à peu les colonnes d’institutions telles que le New York Times ou Le Monde, le métier de journaliste aurait beaucoup à apporter, d’un point de vue technique et déontologique, aux marques qui s’expriment aujourd’hui sur tous les médias.

L’enjeu est plus aujourd’hui d’assurer la transparence d’une telle démarche que de la réfuter en bloc. Le métier a-t-il seulement le choix ? Dernière à intervenir lors de la conférence, la très influente Amy Webb (@webbmedia) s’est d’ailleurs risquée à rappeler que les marques produisent  aujourd’hui des  projets qui n’ont rien à envier en termes de créativité et d’information aux reportages réalisés par des journalistes encartés. « Reste à savoir si ces marques auront un jour besoin de vous » a-t-elle prévenu.

A bon entendeur…

Pascal Beria

Publicités

A propos Pascal Beria

- Consultant éditorial indépendant - Rédacteur et scénariste - Auteur du livre « la révolution des contenus » - Rédacteur en chef de la revue « TANK »
Cet article, publié dans Contenus, Journalisme, Media, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Le journalisme cherche (toujours) sa voie

  1. Bonjour Pascal
    Merci d’aborder aussi clairement et synthétiquement ce qu’il ressort de ces dernières rencontres quant à l’avenir du journalisme. Effectivement, le métier se trouve face à des choix, des changements, qui ne se feront pas sans douleur. Comme vous le précisez, le journalisme de marque est peut-être l’avenir. C’est notamment ce que j’ai évoqué dans le cadre d’un article que je vous invite à découvrir sur Le Cercle Les Echos (http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/high-tech-medias/internet/221186002/journaliste-bientot-mort-roi-devenir).

    Au plaisir de vous rencontrer et d’échanger avec vous sur le sujet.
    Francis Meleard
    Fondateur de Pim-Bim

    • Pascal Beria dit :

      Merci pour ce commentaire et votre article. Effectivement, nous arrivons à la même conclusion.
      Je n’ai toutefois pas la prétention de prédire l’avenir du journalisme. J’ai simplement essayé de faire un bilan très subjectif de ce que j’ai pu constater lors de cette conférence très instructive, à savoir un mix entre résignation et exaltation pour ce que le numérique est susceptible d’apporter au métier. Le journaliste de marque (s’il faut absolument le cloisonner) est une piste qui n’est pas à écarter d’office, à mon sens. Et travailler pour une entreprise n’est pas fatalement une maladie honteuse ni une activité répréhensible, à partir du moment où cela se fait en toute transparence. Les marques ont leur mot à dire dans le cadre de nos sociétés, qu’on le veuille ou non. Ensuite, chacun a son libre arbitre pour contribuer ou non à cette prise de parole. De beaux chantiers en perspective !
      Au plaisir de vous lire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s