La lecture à livre ouvert

pissenlit_2La représentation traditionnelle du lecteur renvoie souvent l’image d’un individu solitaire, le nez planté dans son ouvrage, absorbé par son occupation. Cette image perdure, même à l’heure du numérique où la tablette remplace le livre. Notre rapport à l’écrit et notre capacité d’attention ont pourtant aujourd’hui profondément changés avec nos modes de communication. Une évolution qui modifie la relation souvent intime qui existe entre le livre et son lecteur.  Une nouvelle donne que les industriels de l’édition feraient bien de prendre en compte pour leur propre avenir.

Quel avenir pour le livre ? Cette question maintes fois posée continue à préoccuper les professionnels d’une industrie en recherche urgente de nouveaux modèles et dont je m’étais moi-même fait écho il y a quelques temps dans ce même espace. Les réflexions menées dans ce domaine se cantonnent trop souvent à imaginer la place occupée par le livre dans un univers désormais prédominé par le numérique. Un débat sans cesse renouvelé car évidemment soumis aux soubresauts d’une innovation technologique qui balaye régulièrement les convictions en la matière.  On sait aujourd’hui que l’e-book est devenu la principale manière d’accéder aux contenus éditoriaux. Mais nous sommes encore loin de connaître quel support sera demain susceptible de remporter la mise. Si du moins un support particulier doit au final l’emporter. Au-delà du média lui-même, l’attention des industriels (Amazon en tête, bien évidemment) semble s’être jusqu’ici portée essentiellement sur le mode de diffusion de ces contenus. Désormais, de plus en plus de start-ups s’intéressent au mode de relation que l’on entretien avec la lecture. Le livre se décline désormais sur le modèle du streaming. Youboox ou Izneo ont montré la pertinence de ce modèle calqué sur celui de l’écoute musicale. Le lancement de l’offre sur abonnement « Unlimited » lancée par Amazon confirme à priori la pérennité de ce modèle. Le livre se fait aussi social, comme le prouve le système de recommandation de lecture développé par certains acteurs comme Babelio, BookLamp racheté en 2014 par Apple ou Goodreads, racheté lui aussi par Amazon en 2013.

« De plus en plus de start-ups s’intéressent au mode de relation que l’on entretien avec la lecture. »

De l’avenir du livre à l’avenir de la lecture

On le voit, si le livre se cherche toujours un avenir, il n’est pas resté inerte face à la révolution numérique. Il est même devenu un creuset d’innovation essentiellement prescrite, faut-il le rappeler, par des nouveaux venus sur le marché qui ont laissé les acteurs traditionnels du livre étonnamment figés dans leurs starting-blocks depuis deux décennies.
Ces innovations cachent pour la plupart une évolution qui s’est faite beaucoup plus en profondeur : celle de la lecture. Contrairement aux mutations du livre, encore en devenir et qui restent encore fortement dépendantes de celles des technologies émergentes, nos habitudes de lectures, qu’on croyait intangibles depuis la révolution Gutenberg, ont fondamentalement évolué et font l’objet d’études sociologiques depuis l’apparition des médias numériques, preuve de leur impact sur nos comportements et notre relation au monde. D’une part, l’omniprésence, dans nos poches ou à portée de main, des outils numériques a démultiplié les instants d’accès à la lecture. Un article de The Economist révélait ainsi en 2010 que la quantité de texte lus avait presque triplé depuis 1980. D’autre part, la lecture contrainte par l’hypertextualisation et le multi-tasking est aujourd’hui soumise à une forme de délinéarisation, au même titre que les contenus audio-visuels. Une « déstructuration » massive des habitudes de lecture, parfois qualifiée de (dé)-cohérence et qui a pour corollaire une érosion de la capacité de l’attention mise en exergue par le journaliste Nicholas Carr : « Auparavant, m’immerger dans un livre ou dans un article long ne me posait pas de problème. (…) Ce n’est plus aujourd’hui que rarement le cas. Désormais, je commence à me déconcentrer au bout de deux ou trois page. Le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit est désormais en attente d’informations à la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules circulant rapidement. »

« On pense trop souvent la lecture sous le prisme de la seule littérature. Il existe un champ éditorial beaucoup plus large qui n’est pas forcément soumis à une vision académique et linéaire de la lecture. »

Le livre peut-il supporter le désordre ?

Dès lors, quels enseignements peut tirer le livre de cette transformation avérée des modes de lecture ? Ou plus précisément, comment l’industrie du livre peut s’adapter à ce constat ? Il faut d’abord préciser que, comme le précisait Baudelaire à son ami Arsène Houssaye à la sortie du « Spleen de Paris », la déstructuration de la lecture n’est pas forcément un problème pour le livre. On pense trop souvent la lecture sous le prisme de la seule littérature. Or, il faut garder à l’esprit qu’elle ne représente en France qu’un quart du marché du livre. Il existe un champ éditorial beaucoup plus large qui n’est pas forcément soumis à une vision académique et linéaire de la lecture. Celui constitué de manuels scolaires, d’essais, de livres techniques, d’ouvrages pour la jeunesse, de recettes de cuisine ou de guides de voyage auquel on peut rajouter le gigantesque volume de l’édition professionnelle et universitaire, des livres blancs, de documents d’expertise ou des livres d’entreprises qui ne sont pas toujours comptabilisés par le SNE mais qui sont bel et bien sujets au dépôt légal en tant que livres auprès de la BnF. Autant d’ouvrages qui n’exigent pas une approche linéaire de la lecture. Comme le précise la psychologue Eliana Rosado, « ce qui est en jeu, c’est la transformation de la pratique millénaire de la lecture réflexive, issue de la Renaissance, qui avait elle-même détrôné la lecture méditative, et l’émergence d’une lecture dynamique, que la doxa peine à identifier comme lecture, tant le roman constitue encore le genre référent d’une « véritable lecture » enseignée comme linéaire, intensive, profonde, immersive et continue. Or nous assistons aujourd’hui au reflux du roman comme mode de lecture par défaut, au profit du développement croissant de la lecture d’information et de communication.»

Tous auteurs, tous éditeurs !

Transposer un mode de lecture consultative au livre n’est donc pas un problème dès lors qu’on le considère dans son ensemble et sous toutes ses formes. En 1968, Roland Barthes annonçait la mort de l’auteur, dessaisi de son œuvre dès lors que celle-ci est publiée et interprétée par un lecteur. C’est aujourd’hui une réalité. La lecture évolue au détriment d’une écriture jusqu’alors apprivoisée, dans laquelle l’auteur et l’éditeur imposaient leur rythme et ne laissait que peu de liberté au lecteur. Elle se fait désormais majoritairement sur un mode guidé par le besoin de recherche, la sérendipité et ponctuée par des intercessions avec sa communauté. Avec la disparition du livre en tant qu’objet, l’image académique du lecteur passif et solitaire s’efface au profit d’une lecture interactive, utile, ou le lecteur prend l’habitude de maîtriser son parcours de lecture. Une lecture « ergative », selon les termes de Christian Vandendorpe, spécialiste des théories de lecture, c’est à dire résolument tournée vers l’action, la recherche d’interaction et qui fait du lecteur l’acteur de sa propre lecture. Une approche que la technologie révèle et facilite désormais. A l’instar des contenus de nombreux autres médias, la lecture n’est plus subie. Dans un tel contexte, elle ne vient plus qu’en réponse à un besoin d’information, de loisir, de partage. La notion de début et de fin n’a plus vraiment de sens et l’accès aux contenus d’une publication peut se faire de n’importe quel point d’entrée.

« Avec la disparition du livre en tant qu’objet, l’image académique du lecteur passif et solitaire s’efface au profit d’une lecture interactive, utile »

Le livre de demain : décloisonné, jamais fini et sur-mesure

On sait que les usages président généralement l’innovation.  Dès lors, le livre, qu’il soit numérique ou papier, doit prendre acte de ces nouveaux usages et imaginer son avenir à la lumière de cette nouvelle donne. Oui, mais comment ?
La constatation de cette évolution de lecture permet de tirer le portrait-robot du livre. S’il veut survivre aux nouveaux usages, il sera :

  • Décloisonné car fondamentalement connecté à sa communauté, comme cela se fait déjà couramment, mais aussi au reste des contenus disponibles, permettant une lecture augmentée, heuristique et réticulaire. Ce décloisonnement concerne aussi ses connexions avec les autres médias.
  • Itérative, c’est-à-dire en perpétuelle expansion. Conséquence de son décloisonnement, la lecture s’augmente d’annotations, de repentirs, de controverses, de contenus contextuels, de mises à jour qui lui confèrent un air de travail de Pénélope. Par ce biais, la lecture devient une co-production active et interactive. Le livre n’est plus la seule œuvre de l’auteur mais devient celle de celui qui le lit, comme l’avait prédit Roland Barthes.
  • Sur-mesure, car une fois le tri fait, les contenus décortiqués, le lecteur a besoin de reconstruire un parcours de lecture selon ses préférences, ses besoins du moment et ses usages. Au même titre qu’il bookmarque les contenus dont il pense avoir besoin, le lecteur prend la main sur l’organisation de son contenu et reconstruit son propre livre comme il le ferait  d’une playlist musicale ou d’une grille de programme télé. Il devient l’artisan de son propre ouvrage.

Et l’éditeur dans tout ça ?..

Reste qu’ouvrir un livre sur des contenus extérieurs ou laisser au lecteur la faculté de son éditorialisation  ne signifie pas qu’il est un agrégat de contenus informes et hétéroclites. Un livre doit garder un sens, une unité de ton ou de thème pour être considéré comme tel. Ce postulat pose la question fondamentale du rôle de l’éditeur. Le numérique nous permet d’imaginer le livre non plus aujourd’hui comme un recueil de pages mais désormais comme une succession de données auxquelles il est possible d’accéder via sa liseuse ou tout autre support numérique. Dans ce contexte, le rôle de l’éditeur consiste désormais à ordonner ces informations dont il est dépositaire pour les rendre lisibles. « Le travail d’un éditeur consiste à gérer quand, comment et suivant quelles circonstances les gens (lecteurs) et les autres acteurs (librairies, bibliothèques, autres ?) accèdent aux livres (données) » nous dit l’éditeur canadien Hugh Mc Guire, auteur d’un manifeste pour l’avenir du livre. « Nous savons à quoi ressemble ce travail dans le vieux monde du papier et des magasins en dur, et nous sommes quasiment sûrs de le comprendre également dans le monde de l’EPUB et du Kindle. Mais, alors que nous entrons dans un monde où le numérique va prévaloir, les éditeurs pourront, et bientôt devront, commencer à réfléchir à leurs APIs, au-delà du traditionnel « j’envoie mes livres aux librairies » ».  Le constat est fait.

« Le livre ne se limite plus à sa couverture mais devient un objet malléable, flexible, résolument ouvert. »

Déconstruire pour reconstruire le livre

Dans la pratique, ordonner les informations d’un livre consiste à démonter puis reconstruire les contenus d’un ouvrage pour permettre d’enrichir son code d’autant d’informations, de « tags », qu’il est possible d’en tirer. Les chapitres, les thèmes, les sous-parties, bien entendu, mais potentiellement les auteurs cités, les lieux, les personnages, les données chronologiques ou n’importe quelle information utile. Considérer le livre sous cet angle ouvre ainsi des perspectives considérables pour l’enrichissement de la lecture. Il permet surtout au lecteur d’extraire la quintessence de ce qu’il est venu chercher et, potentiellement, de constituer son propre ouvrage de référence et de le partager avec sa communauté. Le livre ne se limite plus à sa couverture mais devient un objet malléable, flexible, résolument ouvert. C’est déterminant pour les ouvrages professionnels. Ca devient crucial pour les manuels de cuisine, les guides de voyage ou les livres techniques, par exemples.

Les algorithmes à la rescousse

Si l’intervention humaine reste nécessaire pour l’enrichissement de ces données (ce qui est une bonne nouvelle), la puissance des algorithmes et l’innovation florissante qui est faite dans ce domaine est un allié puissant pour permettre d’automatiser et d’enrichir l’indexation des contenus d’un livre. Les technologies développées par Amazon avec son application X-Ray (contenus contextuels) embarqué sur ses Kindle ou Booklamp (moteur de recommandation), permettent aujourd’hui d’aller de plus en plus loin dans l’analyse et la cartographie lexicale et sémantique des contenus d’un livre. De cette cartographie, il est ensuite facile de tirer un système de métadonnées apte à construire une indexation des contenus intelligible par une machine, à la manière dont les moteurs de recherche catégorisent les informations. A l’heure du Big-data, il est même possible d’imaginer une gigantesque nébuleuse qui verrait l’ensemble des informations contenues dans les livres liées entre elles. L’utopie du Mundaneum devient palpable.

L’EPUB ou le format enrichi universel

Reste à imaginer la manière dont il sera possible d’accéder à ces contenus désormais enrichis et « profilés ». l’EPUB3, format ouvert et standardisé, trace une voie intéressante dans ce domaine. Sa structure en HTML5 présente le double avantage de savoir adapter les contenus au support sur lequel ils sont lus et d’offrir un espace spécifique pour les métadonnées permettant l’indexation sémantique d’un ouvrage.  Partant d’un tel format, il est facile d’imaginer une interface permettant le filtrage des parties d’un livre en fonction de ses besoins ou envies pour n’embarquer sur son lecteur que les contenus que l’on souhaite et les agencer en fonction de son mode de lecture. Libre au lecteur d’y accéder via sa liseuse, sa tablette ou même, le cas échéant, d’en éditer un exemplaire unique au format papier. Un livre composite et extensible en quelque sorte, avec l’opportunité, pour l’éditeur, de pouvoir vendre un volume de contenus plutôt qu’un livre dans son ensemble.

« Penser un livre comme un format résolument fermé est anachronique dans un monde ou le mélomane a pris l’habitude de construire sa liste musicale. »

Bâtir un livre comme une liste musicale

Le temps où l’on distinguait le livre papier à son pendant digital est révolu et n’a plus vraiment de sens. Avec la disparition progressive de la ligne de démarcation entre le numérique et le tangible, il est temps aujourd’hui de regrouper ces deux univers sous la seule activité d’édition. Il reste définitivement encore beaucoup de place pour la littérature et le combat pour connaître comment sera structuré demain l’univers éditorial est encore à mener. Le livre est aujourd’hui tributaire, au même titre que les autres médias, des évolutions des modes d’accès à l’information. Penser un livre comme un format résolument fermé est anachronique dans un monde ou le mélomane a pris l’habitude de construire sa liste musicale et ou le téléspectateur bâtit sa propre grille de programme. Si les éditeurs ne comprennent pas ce changement et ne saisissent pas les opportunités qui lui sont liées, ils courent le risque de voir leur lectorat abandonner le livre pour prendre le contenu où il se trouve : sur Internet. Certains services comme Paper.li, Flipboard ou Scoop.it permettent déjà une certaine forme d’éditorialisation par syndication. Si l’éditeur ne fait pas l’effort de rendre le contenu de leurs ouvrages plus visible, si le lecteur ne prend plus le temps de chercher son information dans les livres, alors on court le risque d’une étroitisation encore exacerbée et d’un appauvrissement des genres éditoriaux.

Pascal Beria

 Article initialement publié dans la revue TANK
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A propos Pascal Beria

- Consultant éditorial indépendant - Rédacteur et scénariste - Auteur du livre « la révolution des contenus » - Rédacteur en chef de la revue « TANK »
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Un commentaire pour La lecture à livre ouvert

  1. GB9 dit :

    Le problème au final ne serait-il pas tout simplement celui de la longueur ? Nous ne sommes effectivement plus capables de lire un article aussi long que celui-là… numérique ou pas, ça ne change rien… Sauf peut-être justement cette lassitude de voir tout un chacun se répandre en écrits de toutes sortes, au nom d’une soit-disant expertise qui relève le plus souvent d’autres lectures que les personnes intéressées par le sujet ont faites aussi.
    Une pensée digne de ce nom prend du temps pour émerger, suivre le cheminement intellectuel de son auteur garantit une bonne compréhension. Renoncer à cet effort est aussi ce qui vient de conduire certains à des actes de violence qui ont ébranlé tout le pays…. Ne l’oublions pas déjà SVP !

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