Small is beautiful

Colibri« Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on est plus de quatre on est une bande de cons », chantait Brassens. Sans être aussi radical que le poète troubadour, il semble que la société retrouve aujourd’hui les vertus d’une certaine indépendance et d’un retour à la raison. En cause, la convergence d’une prise de conscience générale des limites d’un système de production de masse et l’arrivée d’une technologie favorisant la communication et la collaboration entre les individus. Alors qu’on nous serine avec le Big-data, le « Small » fait son entrée sur scène. Avec des arguments. David n’a jamais eu autant ses chances face à Goliath…

C’est la fin d’une époque. Les modèles qui ont contribué à échafauder les sociétés industrielles du XIXe et celles du XXe fondées sur la consommation de masse n’ont plus la cote. Raréfaction des énergies fossiles, mauvaise répartition des richesses, surconsommation chronique, réchauffement climatique. La société du XXIe siècle semble être soumise à payer cash tous les excès des deux cents dernières années, par ailleurs à l’origine de sa prospérité. C’est une crise de société, servie par un discours culpabilisateur et catastrophiste régulièrement relayé par les politiques et les médias avant d’être glissé sous le tapis jusqu’à la catastrophe suivante. « Le XXIe siècle sera écologique ou ne sera pas », avait prophétisé l’astrophysicien Hubert Reeves. Si cette prise de conscience n’est pas nouvelle, force est de constater que le siècle en cours propose désormais les alternatives les plus séduisantes et les plus réalistes à une société de l’excès et qui font aujourd’hui école auprès des citoyens, mais aussi des milieux intellectuels et politiques. Avec, comme grand ordonnateur, les technologies numériques permettant une fois de plus d’appréhender les modèles sous un prisme différent.

La fin d’un certain capitalisme ?

Largement commenté, souvent critiqué pour la simplicité de ses raisonnements, le prospectiviste américain Jeremy Rifkin défend une thèse selon laquelle « le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde ». En jeu ? Ni plus ni moins la fin du capitalisme causée par une diminution à l’extrême des coûts marginaux et l’émergence d’une capacité donnée aux individus à prendre part à un modèle de production collective pouvant de substituer de manière efficace aux systèmes industriels centralisés.
Utopiste pour les uns, visionnaire pour les autres, cette théorie émaillée d’empowerment et de smart-society n’en demeure pas moins construite sur une tendance aujourd’hui bien réelle : celle d’une remise en question d’un modèle vertical en place dans la plupart des organisations et d’une production centralisée, coûteuse en transports, génératrice de surplus et de dépendance et souvent déconnectée des besoins réels des consommateurs. Une vision déjà théorisée aux lendemains de la première crise pétrolière par l’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher, qui fait prévaloir les vertus d’une économie à l’échelle individuelle, l’utilisation d’une technologie intermédiaire à mi-chemin entre la haute technologie et l’artisanat, et surtout la remise en question des organisations massives.

« l’idée demeure d’un retour à une forme de bon sens, de simplicité, d’empathie et à une relation interpersonnelle que les grosses organisations nous avaient fait oublier »

De l’inertie à la l’agilité

Il n’y a qu’à constater l’empressement, aujourd’hui, des grandes entreprises à s’organiser en mode start-up pour essayer de retrouver agilité et créativité pour se laisser convaincre que la menace d’une fin programmée pour tout ce qui est massif, et donc standardisé, est prise très au sérieux par les grands groupes qui occupent aujourd’hui les colonnes du Dow Jones, du Nikkei ou du Cac40. Énergie, transport, média, banque, assurance. Peu de secteurs peuvent aujourd’hui se targuer d’être à l’abri de cette menace.
Dans les faits, cela se traduit par l’émergence de solutions de pair-à-pair, favorisant la relation directe entre individus en contournant toute organisation médiatrice susceptible d’ajouter de la lourdeur, d’imposer ses méthodes. Des solutions s’affranchissant parfois allégrement de la règlementation en vigueur au nom de la sacrosainte liberté d’entreprendre. Ainsi, les plateformes de crowdfunding permettant de mettre en contact direct le porteur de projet et son financeur portent un coup violent à l’intégrisme et l’utilité même de la banque traditionnelle. Les systèmes de co-voiturage, exploitant les places de passagers laissées la plupart du temps vacantes, permettent une alternative sympathique, économique et écologiques aux systèmes de transport massifiés tels que le train ou l’avion. L’échange d’appartement court-circuite les modèles traditionnels d’hébergement en favorisant la convivialité. Le système de smart-grid, porté par les compteurs électriques communiquant et les véhicules électriques « intelligents » vise à transformer le domicile et les moyens de transports en autant de sources décentralisées, individuelles et collectives de production d’énergie. Face au raz-de-marée des solutions alternatives, certains acteurs se défendent, comme en témoigne la guerre ouverte que se livrent grandes compagnies de taxis et véhicules de tourisme avec chauffeurs. D’autres, en habiles surfeurs, ont compris qu’il était inutile de chercher à s’opposer à cette lame de fond et qu’il était plus raisonnable de chercher à l’accompagner. Ainsi la SNCF a fait le choix de lancer IDVroom pour prendre des jalons sur le développement du co-voiturage de proximité. BNPParibas fait l’expérience timide des solutions du financement participatif en s’associant à certaines plateformes telles que Wiseed ou MyMicroInvest.

Liberté, agilité, simplicité

Dans tous les cas, l’idée demeure d’un retour à une forme de bon sens, de simplicité, d’empathie et à une relation interpersonnelle que les grosses organisations nous avaient fait oublier et qui remettent au gout du jour la tradition des jardins partagés, des échanges de voisinage, des monnaies locales et d’une alimentation raisonnée et de proximité. Un esprit un peu utopique, pas très éloigné de celui d’une sobriété heureuse prônée par Pierre Rhabi. Dans la plupart de ces nouveaux modèles, le pouvoir donné à l’individu se nourrit toutefois du plus grand nombre et de la capacité des réseaux numériques à transformer en masse critique un volume conséquent d’individualités. Une concentration que défendent Nicolas Colin et Henri Verdier dans leur ouvrage L’âge de la multitude et qui n’impacte pas uniquement les modèles économiques mais aussi la manière d’apprendre, de comprendre, d’acheter, de créer ou de diffuser l’information. Recherche scientifique, logiciels libres, co-création, e-commerce, encyclopédies collaboratives, moocs : autant de projets qui reposent avant tout sur la « sagesse des foules » et les facultés des interactions numérique et pour lesquels le rôle de l’individu et l’organisation horizontale prennent le pas sur le modèle organisé de l’entreprise dans sa forme classique et hiérarchique. Avec des résultats plus que probants et certaines entreprises devenues des modèles dans leur domaine. Facebook n’est-il pas le fruit de 1,3 milliards d’individualités ? L’activité d’AirBnB ne repose-t-elle pas sur l’échange de logements particuliers ? eBay ou le Bon coin ne sont-ils pas l’exemple même de la relation marchande de pair-à-pair s’affranchissant des réseaux de distribution classiques ?

« Aujourd’hui, porté par les outils numériques, indépendance ne veut plus forcément dire isolement »

Retour du travail individuel

L’émergence inédite de cet « individualisme collectif » a aussi un impact direct sur la forme de travail. Au même titre qu’elle remodèle les modes de production et d’organisation des grandes entreprises, elle questionne aujourd’hui la prédominance du système salarial comme modèle de référence du travail. Beaucoup de raisons à cela. Une montée régulière et chronique du chômage dans les pays industrialisés qu’il ne faut bien évidemment pas occulter, d’abord. Mais aussi la multiplication des structures d’accueil de co-working, le développement des infrastructures de télétravail et la mise en place de statuts professionnels comme l’auto-entrepreneuriat ou l’entreprise individuelle, en France, qui portent en eux cette dimension individuelle de l’entreprise. Aujourd’hui, aidée par les outils numériques, indépendance ne veut plus forcément dire isolement. Même le secteur industriel, que l’on pourrait penser à l’abri d’un éparpillement de ses modes de production, est impacté par cette individualisation. L’avènement programmé des imprimantes 3D individuelles et le déploiement des fablab un peu partout sur le territoire permettent de repenser une production industrielle qui ne soit plus la prérogative des seules usines mais qui puisse se faire de manière délocalisée et personnalisée par une population de makers en constante progression. Un retour du Do it Yourself résumant à lui seul la volonté de l’individu à reconquérir son autonomie. Aux États-Unis, le statut de freelance représente aujourd’hui 42 millions d’individus, devrait atteigne les 60 millions en 2020 et dépasser en même temps le nombre de travailleurs salariés. Plus flexible, plus réactive, plus expert dans un domaine donné, la structure indépendante se substitue peu à peu à une forme de travail standardisé, massif, structuré et… coûteux. L’entreprise a tout à y gagner. Avec, pour corollaire, une menace réelle de précarisation pour une population qui reste toujours dépendante des grosses structures mandataires ou clientes. Mais un risque qui ne semble pas effrayer la jeune génération puisqu’aujourd’hui 34 % des étudiants se déclarent prêts à vouloir reprendre ou créer leur propre activité au sortir de leurs études4.

« La modestie est aujourd’hui une force. L’indépendance, un engagement et une vision de la société »

Deviens ce que tu es

Reste que cette nouvelle forme d’organisation de la société, à l’énergie décentralisée et aux multiples producteurs disséminés, demeure beaucoup moins contrôlable et moins favorable aux actionnaires que celui fondé de la production de masse. Une situation qui constitue à la fois une vertu pour les partisans de ce modèle et une limite pour ceux qui n’y voient qu’une opportunité et un simple levier de croissance, voire un argument de communication. Elle implique une responsabilisation des individus qui doivent être en capacité de développer une certaine forme d’indépendance d’esprit. Une aptitude qui n’est pas le fait de tous. « Deviens ce que tu es » nous recommande Jacques Attali dans son dernier ouvrage qui, après nous avoir imposé sa vision politique et économique durant des décennies, semble soudainement acquis aux idées nietzschéennes. « Prenez-vous en main, libérez-vous des conformismes, des idéologies, des éthiques et des déterminismes de toute nature. N’attendez plus rien de personne. Écoutez-vous. Ayez le courage d’agir. » Un conseil qui semble tout droit adressé à ceux qui prônent un monde entreprenant, ouvert, décloisonné et qui ont fait le choix de quitter un modèle massifié pour gagner en liberté, en autonomie et en créativité. La modestie est aujourd’hui une force. L’indépendance, un engagement et une vision de la société.

Pascal Beria

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A propos Pascal Beria

- Consultant éditorial indépendant - Rédacteur et scénariste - Auteur du livre « la révolution des contenus » - Rédacteur en chef de la revue « TANK »
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