Hackers, makers, (re)prenez le pouvoir !

PoingEt si les prospectivistes de ces 60 dernières années avaient eu tort sur toute la ligne. Si l’avenir n’était finalement pas cette promesse technologique devant nous rendre plus libre. Depuis quelques temps, on assiste à un regain de l’envie de faire, de construire, de fabriquer avec ses mains ce qu’on déléguait autrefois à la machine. Un retour de balancier qui verrait l’homme se réapproprier les outils de production et trouver une place différente dans le processus de consommation. Tout cela sous-tendu, tout de même, pas des outils technologiques de plus en plus sophistiqués. Difficile de changer le sens de l’histoire…

Souvenez-vous de ces images des années 50, à l’heure où le salon des arts ménagers présentait ces familles aux sourires béats mettant en marche des machines, parfois improbables, mais toutes susceptibles de nous libérer de nos astreintes quotidiennes. La femme au foyer, pas encore désespérée, pouvait alors à loisir passer ses après-midi oisifs à discuter avec ses copines pendant que Monsieur en col blanc et aux mains propres rentrait du travail à peine décoiffé, dans son coupé rutilant truffé de gadgets. La génération des trente glorieuses a été baignée par ces images de réclame, à la limite de la propagande, qui devaient peu à peu forger la conviction que la technologie et la production de masse allait permettre de désaliéner l’homme du labeur. La société du loisir et de la consommation battait son plein avec la création du Club Méditerranée (1950) et celle des premiers supermarchés en libre-service. Parallèlement à cela s’élaboraient, dans le secret des laboratoires, les prémices de la génétique, les premiers ordinateurs, la conquête de l’espace et la bombe thermonucléaire, qui devait être la caution d’une guerre froide structurant les relations internationales jusqu’à la fin des années 80.

« À regarder de plus près, on a le sentiment que l’homme a mis une conscience toute particulière à organiser sa propre inutilité. »

Vers une prolétarisation de la pensée

Et puis les crises sont passées par là. Celle de l’énergie, faisant monter en puissance une troisième voix mondiale. Celle de l’emploi, prouvant que la consommation à outrance ne permettait pas de se désaliéner tout à fait d’un travail toujours nécessaire pour faire tourner la machine, mais de plus en plus rare compte tenu de l’industrialisation des process de fabrication. Celle de l’environnement, l’exploitation à outrance des ressources naturelles et la production incontrôlée de gaz à effet de serre ayant rendu patentes les limites de notre planète à subvenir à nos besoins. À regarder de plus près, on a le sentiment que l’homme a mis une conscience toute particulière à organiser sa propre inutilité. En construisant des machines de plus en plus sophistiquées pour servir son besoin d’oisiveté, son narcissisme ou ses envies de grandeur, il s’est mis en marge d’un système qui le sert mais cherche à l’exclure. À force de déléguer la fabrication à des robots, la réflexion à des ordinateurs et le pouvoir à des institutions, l’homme a perdu la maîtrise des choses. Il s’est « prolétarisé », pour reprendre l’expression de Bernard Stiegler, dans le sens où il s’est privé lui-même de la compréhension du processus dont il fait partie. Qui cherche à comprendre la technologie permettant à son ordinateur ou à son téléphone de communiquer avec le reste du monde ? Qui s’intéresse encore à la mécanique de sa machine à laver ou aux cycles de production de son automobile ? Et, plus précisément, qui ouvre encore son capot pour étudier le fonctionnement de son moteur ? En nous posant en tant que finalité d’un système, nous nous sommes peu à peu dessaisis de la connaissance et du savoir-faire global qui a permis de le construire. Croyant se désaliéner, l’individu n’a fait que s’isoler un peu plus.

Et aujourd’hui ? Pas mieux…

Il est étonnant de constater aujourd’hui, malgré une prise de conscience relative, la reproduction d’un discours construit sur la même rhétorique que celle du XXe siècle. Le bonheur resterait dans la délégation à tout prix du travail. Comme si le système nous imposait cet idéal pour nous empêcher de le remettre en question. La vie meilleure ne passera désormais plus par notre lave-vaisselle ou notre tondeuse à gazon (cette fois, on en est sûrs), mais par notre capacité à communiquer avec le reste du monde. Promesse louable pour laquelle, ici aussi, les machines seront les rédemptrices. La désaliénation passera par la technologie numérique. Les robots (encore eux) s’occuperont des tâches que nous ne pouvons plus faire. Les algorithmes permettront de devancer nos désirs et de prendre les meilleures décisions. Les capteurs invisibles analyserons notre état de santé ou nous proposeront ce qui est bon à consommer. Et les ordinateurs seront en charge de construire le lien social qui régit notre société. Dormez tranquille, bonnes gens, Google s’occupe de tout. Cette déresponsabilisation nous rend, dans les faits, beaucoup plus dépendants d’un système fonctionnant en autarcie, qui se nourrit de sa propre production de données numériques. Certains intellectuels et scientifiques comme le physicien Stephen Hawkins commencent à s’inquiéter. « Le développement d’une intelligence artificielle complète peut signifier la fin de l’espèce humaine », a-t-il prévenu lors d’une interview à la BBC. Des propos relayés par des personnalités comme Elon Musk ou Bill Gates, qu’on peut difficilement soupçonner d’obscurantisme à l’égard de la technologie. On approche des limites de la science-fiction prédite par des auteurs futuristes comme Asimov. L’homme, déjà dépassé par les capacités de production, de calcul ou de communication de la machine, sera bientôt submergé par sa faculté à construire de la connaissance et de la réflexion logique par elle-même.

Le retour de l’homme

Mais tout cela était sans compter l’homme et son incroyable propension à démentir des modèles trop bien huilés. Car s’il se distingue du reste du règne animal par le rire et la conscience, il se définit aussi par sa faculté à fabriquer. L’Homo faber, tel que le détermine Bergson, est mû par sa capacité à agir sur son environnement par l’intermédiaire d’outils qu’il élabore. Le priver de cette volonté de faire, c’est le priver de son humanité. Une propension qui n’avait pas échappé à Rémy Oudghiri lorsqu’il était directeur du département Tendances et Prospective d’Ipsos, qui constatait qu’« il existe une vraie frustration dans notre société parce que de plus en plus d’individus prennent conscience qu’ils sont dépossédés de ce qui structure fondamentalement leur identité ». On assiste aujourd’hui à un retour fondamental d’une volonté de l’individu à se réapproprier la matière, à chercher du sens au-delà de l’acte compulsif de consommer un produit qui, malgré tous les efforts marketing mis en œuvre, ne lui ressemble plus vraiment. L’homme veut reprendre le pouvoir sur les choses, retrouver la raison en consommant ce qu’il estime nécessaire, pas davantage. Et dans les faits, une étude menée par Ipsos nous montre que cette réaffirmation de l’envie de faire est bien une tendance de fond. Dans la vie réelle ou en ligne, on veut créer. En témoigne la multiplication des enseignes de bricolage, de jardinerie ou l’engouement général pour les programmes de télévision sur la cuisine, la couture ou la décoration. Peu importe la discipline, l’important est bien de produire quelque chose par soi-même. Sur-mesure. Cette tendance a déjà son acronyme : le DIY, pour Do it Yourself.

Crise, réaction et technologies

Plusieurs raisons à cela, toujours selon les conclusions de l’Observatoire des tendances d’Ipsos. D’abord l’émergence de technologies permettant à l’individu de faire ce qui était jusqu’à présent réservé au secteur professionnel. L’imprimante 3D est, à elle seule, le symbole de cet empowerment. Même si elle reste l’apanage d’une population déjà éclairée, elle n’en demeure pas moins un exemple probant d’une innovation technique rendant possible aujourd’hui ce qui était inenvisageable hier. Une prise de conscience, ensuite, vis-à-vis d’une société de consommation de plus en plus vécue comme celle du gaspillage. Recyclage d’objets, couture, jardins-potagers donnent le sentiment de reprendre le contrôle sur une obsolescence programmée dont nous sommes les victimes consentantes. On constate également une réaction à une technologie numérique qui occupe aujourd’hui tout l’espace social, médiatique et économique. La dématérialisation, la disparition de nombreux savoir-faire et, plus simplement, un trop plein de technologie rendent l’acte de fabriquer soi-même de plus en plus contestataire. Contestation que l’on retrouve aussi dans la défiance grandissante vis-à-vis des autorités représentatives. La collaboration, le partage et plus largement la débrouille permettent de court-circuiter un pouvoir toujours plus sujet à caution, soupçonné de collusion et de n’œuvrer finalement que pour son propre compte. Et puis il y a enfin des influences plus socio-économiques, comme la complexité d’un monde du travail dont on ne comprend plus vraiment la finalité ou la précarité et la durée d’une crise structurelle qui rendent nécessaires la récup, le bidouillage et tout ce qui est « fait maison ».

« Faire se distingue fondamentalement de la notion de produire. »

Faire, c’est réfléchir

Contrairement à ce que l’on pourrait instinctivement penser, cette tendance à faire, à produire, n’est pas directement liée à une réhabilitation d’un travail manuel qui serait redevenu noble car en voie de disparition sous nos latitudes. Faire se distingue fondamentalement de la notion de produire. C’est un acte qui implique d’avoir les capacités à s’inscrire dans un environnement composite, un processus parfois complexe, à pénétrer un mécanisme voire le remettre en question pour mieux s’y intégrer. Faire, c’est avant tout chercher à comprendre. “Don’t just play on your phone. Program it!”, conseillait le Président Obama en s’adressant à la jeunesse de son pays. Faire serait donc paradoxalement un acte hautement intellectuel. Une compréhension qui manque aujourd’hui cruellement aux travailleurs du secteur tertiaire, souvent privés de la finalité d’un travail fragmenté ne produisant plus rien de tangible.

« Car faire, c’est aussi oser. C’est, d’une certaine manière, un acte manifeste de désobéissance. »

Faire, c’est prendre le pouvoir

C’est donc avant tout en réaction à un système qu’on ne maîtrise plus, et qui donne le sentiment de nous offrir de temps en temps quelques gadgets en guise d’os à ronger pour mieux endormir notre vigilance, que cette appétence à créer des choses par soi-même a établi ses fondations. Car faire, c’est aussi oser. C’est, d’une certaine manière, un acte manifeste de désobéissance. Un état d’esprit proche de celui des hackers, qui n’attendent pas forcément l’agrément d’une autorité pour inventer. Une façon de faire à l’encontre du principe de précaution souvent érigé en rempart sclérosant dans nos sociétés et qui est également la manifestation d’une volonté de se défaire du pouvoir des lobbies, de la dépendance aux institutions et au système. Faire, c’est revendiquer sa liberté par son indépendance d’esprit et d’action. Cela amorce l’idée que l’individu est en capacité de changer les choses. Une révolution est un acte collectif déclenchée par les individus. En faisant, ils reprennent la main sur le monde qui les entoure.

Reste qu’on peut difficilement suspecter la couturière ou le jardinier du dimanche de vouloir mettre le feu aux institutions. À la différence de leurs aînés des années 60, qui avaient eux-aussi tenté un retour aux sources utopiques en opposition à une société de consommation déjà débridée, le maker est un pragmatique. Ce n’est ni technophobe ni un anti-progrès. Il exploite les éléments à sa disposition pour servir sa capacité à faire, à inventer, à échanger. Une forme de création assistée par ordinateur. La technologie est un moyen lui permettant d’arriver à ses fins sans renoncer aux avantages qu’elle procure. C’est ce qui inscrit son action dans la réalité et qui rend cette tendance durable.

Pascal Beria

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A propos Pascal Beria

- Consultant éditorial indépendant - Rédacteur et scénariste - Auteur du livre « la révolution des contenus » - Rédacteur en chef de la revue « TANK »
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