Hacker n’est pas jouer

Porté par plusieurs actions d’éclat, le hacker est aujourd’hui devenu, dans l’imaginaire collectif, une sorte d’aventurier du Net. Entre vengeur masqué et pirate naviguant en eaux troubles, il est d’abord le symbole ambigu de la capacité acquise par l’individu, par l’entremise de l’outil informatique, à faire trembler des puissances enclines à nous imposer leurs méthodes. Quitte parfois à transgresser les lois. Le hacking est d’abord un état d’esprit partagé par une communauté aujourd’hui puissante, puisqu’aux avant-gardes des outils technologiques qui nous gouvernent. Artistes ou militants, les hackers sont les aventuriers des temps modernes.Hacker

De piratages en détournements, les hackers ont aujourd’hui acquis une image ambiguë auprès du grand public. Il faut dire que l’appellation est souvent relayée abusivement dans les médias dès lors que l’on aborde des sujets nébuleux liés au piratage et à la sécurité informatique. Nerd mangeur de pizza, bricoleur perpétuellement accroché à son écran, génie jargonneux de la programmation, travailleur de l’ombre forcément sulfureux passant ses nuits à percer les protections des systèmes informatiques. Autant de portraits hétéroclites qui font du hacker ce personnage interlope, à la limite de légalité, entre pirate et corsaire dont le combat, à défaut de se dérouler sur les océans, investit les méandres des circulations d’informations qui régissent désormais tous les pans de nos sociétés. Le hacker est aujourd’hui l’incarnation de l’individu qui, de ses seules capacités à déchiffrer et détourner les mécanismes informatiques, a le pouvoir de mettre en péril des systèmes complexes et l’intégrité des grandes organisations mondiales. Cette individualité, la difficulté de cerner l’idéologie et les intérêts qu’ils servent est d’ailleurs le principal reproche prodigué à l’encontre des hackers et contribue à alimenter la légende les entourant. Qui sont-ils ? Pour qui œuvrent-ils ? Quels sont leurs mobiles ? Il faut dire, aussi, que l’histoire encore récente du hacking est jalonnée de personnages sulfureux qui nourrissent le doute, qu’il s’agisse du cyber-militant Julian Assange, de l’hacktiviste sioniste Ulcan ou du fort bien nommé Solo, qui avait réussi en 2002 à cracker la sécurité des sites de l’Armée américaine et du Pentagone.

« Le hacker est aujourd’hui l’incarnation de l’individu qui, de ses seules capacités à déchiffrer et détourner les mécanismes informatiques, a le pouvoir de mettre en péril des systèmes complexes et l’intégrité des grandes organisations mondiales »

L’esprit hackers aux origines de l’informatique

Ces grandes « figures » du hacking demeurent l’arbre qui cache la forêt. Fondamentalement, le hacking est moins une activité illicite qu’un état d’esprit d’ouverture, voire une idéologie. Sa nature intrinsèque est d’abord de chercher à s’opposer à toute tentative d’obstruction. Le journaliste Steven Levy, auteur du livre L’éthique des hackers, situe l’origine du terme en 1959 au sein du très technologique Massachussetts Institute of Technology. À l’époque, quelques étudiants avaient détourné, en dehors des horaires officiels d’utilisation, les ressources de l’imposant IBM 704 pour le faire tourner à des fins personnelles. La légende du hacker noctambule, bricoleur, crocheteur de serrure et détourneur de systèmes complexes était né. Mais si le hacking dénote un manque évident de scrupules à contourner la légalité pour arriver à ses fins, à aucun moment l’esprit qui l’anime exprime une appétence particulière au vandalisme et à la destruction. Et c’est bien sur ce point essentiel qu’il se désolidarise de celui des crackers, passés du côté obscur, et qui cherchent avant tout à pénétrer par tous les moyens les systèmes informatiques pour en prendre le contrôle ou les contaminer.

« Le hacking est moins une activité illicite qu’un état d’esprit d’ouverture, voire une idéologie. Sa nature intrinsèque est d’abord de chercher à s’opposer à toute tentative d’obstruction »

Le hacker est un idéaliste

Il ne faut donc pas croire que le hacker est un individu isolé sans foi ni loi. C’est bien au contraire une communauté importante qui, si elle n’est pas en recherche de notoriété, n’en partage pas moins des codes et une éthique fondatrice, brandie comme un code d’honneur libertaire. Avec comme idée maîtresse la libre circulation de l’information et la non-discrimination. Le hacker prône ainsi l’idée selon laquelle le partage, l’échange, l’hybridation associés à l’expérimentation sont des créateurs de valeur. Le philosophe Pekka Himanen a défini trois piliers à cette éthique qui vont à l’encontre des dogmes traditionnels du capitalisme et contribuent à alimenter l’image anticonformiste du hacker : le plaisir dans le travail, le désintéressement lié aux questions d’argent et le rejet des organisations hiérarchiques. On y retrouve en substance les ressorts qui animent le mouvement du logiciel libre, initié par Richard Stallman, figure majeure du hacking.

« Le hacker prône ainsi l’idée selon laquelle le partage, l’échange, l’hybridation associés à l’expérimentation sont des créateurs de valeur »

Le hacker est un créateur

Si le cracker vise avant tout l’intrusion et la destruction, la démarche du hacker est, elle, avant tout animé par la construction de choses inédites. Ce qui le motive, c’est de comprendre ce qui se cache dans le capot d’un ordinateur ou d’une ligne de code et essayer d’améliorer ce qu’il y trouve. L’idée de détourner les objets et leurs usages, de tester, de croiser les technologies dénote d’une démarche résolue de déconstruction créative. Il cherche les failles d’un système non pas pour le détruire, mais avant tout pour essayer de le débugger, de le rendre meilleur, plus efficace et créer, par itération, quelque chose de nouveau, de plus utile. Ce n’est pas pour rien que Steve Jobs, lui-même issu de ce courant de contre-culture, est l’auteur du “Think Different” à l’origine du renouveau d’Apple dans les années 90.

« L’idée de détourner les objets et leurs usages, de tester, de croiser les technologies dénote d’une démarche résolue de déconstruction créative »

Le hacker est un philosophe

Si ses méthodes et ses modes de fonctionnement sont souvent individuels, le hacker est avant tout un altruiste qui inscrit son action dans une démarche humaniste. Il ne hacke pas pour son compte personnel (si ce n’est uniquement pour le plaisir rencontré à le faire) mais bien pour le bien commun. Ou plus raisonnablement celui de sa communauté. Quitte parfois à s’accaparer ailleurs des choses qu’il juge nécessaire pour en créer de nouvelles. Dès lors, son action se construit dans le partage et la remise en question permanente de ses connaissances, par le débat et sans dogmatisme. Comment ne pas faire le lien avec les vertus du doute vantées par Descartes ou, de manière encore plus certaine, avec les philosophes antiques et l’avènement de l’esprit critique et de la dialectique. « Le modèle des hackers ressemble aux méthodes de l’académie de Platon, où le disciple n’est pas une finalité de la transmission des connaissances, mais est considéré comme un contributeur de l’apprentissage, nous dit le philosophe finlandais Pekka Himanen. La tâche principale reste de renforcer la capacité des disciples à poser les problèmes, développer les fils de pensée et proposer une critique. » Une référence aux antiques que n’hésite pas à reprendre le philosophe Bernard Stiegler en rappelant que les hackers ont hérité de Socrate la nécessaire pratique en amateur et une critique de la professionnalisation du savoir incarné par les sophistes d’un côté et par les grandes corporations de l’autre. Une attitude conduisant à se réapproprier les éléments de la connaissance.

« les hackers ont hérité de Socrate la nécessaire pratique en amateur et une critique de la professionnalisation du savoir »

Le hacker est un militant

S’il est parfaitement erroné de considérer le hacker comme un sabordeur, il le serait également de le considérer comme tout à fait inoffensif. Aux avant-gardes des réseaux, il est un veilleur technologique qui a à cœur de démontrer que tout ce qui touche au numérique et aux réseaux n’est jamais sécurisé à 100 %. D’autre part, les hackers s’opposent systématiquement à toute forme de contrôle, ce qui les rend naturellement anti-autoritaristes et les conduit régulièrement à entrer en conflit avec les grandes organisations, économiques, étatiques, religieuses ou militaires, qui tentent d’imposer leur modèle ou leur pensée au reste du monde. Cette démarche, qui conduit à l’hacktivisme, est donc éminemment politique. Elle utilise les armes non-conventionnelles à disposition pour se faire entendre.

« les hackers s’opposent systématiquement à toute forme de contrôle, ce qui les rend naturellement anti-autoritaristes et les conduit régulièrement à entrer en conflit avec les grandes organisations »

C’est cet engagement qui a amené Julian Assange à fonder WikiLeaks et à publier, en 2010, des documents confidentiels sur l’armée américaine en Irak. C’est aussi cette volonté de transparence et de libre échange qui sous-tend le programme du parti pirate dont la devise, « Liberté, démocratie, partage », résume l’engagement. C’est enfin, par extension, cette exhortation à l’équité et à la justice sociale qui a conduit les mouvements comme Occupy, les indignés ou 15M à occuper la rue. C’est d’ailleurs cet aspect militant qui contribue le plus à alimenter le caractère engagé et ambigu du hacker. Une spécificité renforcée par un goût prononcé pour la mise en scène. Il suffit de constater avec quel sens de la dramaturgie les Anonymous ont l’habitude de prendre la parole et menacer les organisations considérées comme anti-libertaires. Une théâtralité prégnante dans l’adoption du masque du conspirateur Guy Fawkes qui leur sert de visage de ralliement. Un sens théâtral que l’on retrouve dans le très explicite “Cult of the Dead Cow”, du nom d’une organisation américaine éditrice de logiciels de hacking, dans le non moins clair “Chaos computer club” œuvrant pour la liberté d’expression ou dans le logo ésotérique tendance raëlien incarnant l’organisation de hackers Télécomix. Et que penser des pseudonymes comme Captain Crunch, Dark Dante ou Johnny Cash adoptés par certains hackers. Un sens de la formule un peu potache pour des actions menées de façon souvent tout à fait sérieuses. L’essence même de l’esprit hackers…

Le hacker est un pragmatique

Même si le hacker reste résolument associé aux technologies numériques, l’esprit qui lui est rattaché peut facilement se décliner dans d’autres secteurs. Aujourd’hui, il quitte peu à peu les néons des salles informatiques pour partir allègrement à la conquête du réel et du matérialiste. Même virtuelle, leur démarche s’inscrit résolument dans la production de quelque chose. Les hackers sont d’abord des makers et il est donc naturel qu’ils se soient emparés de domaines aussi variés que le recyclage, la recherche, la santé, le design, le hardware ou les biens de consommation. Avec comme éléments révélateurs l’apparition de technologies liées aux imprimantes 3D ou la plateforme Arduino, éditée en licence libre et permettant à tout un chacun de fabriquer des capteurs, des détecteurs ou des circuits électroniques susceptibles de s’intégrer dans des projets de domotiques, de robotique ou tout type d’objet interactif. Autant de projets qui ancrent désormais le hacking dans le concret.

« En pénétrant la sphère de la communication et des produits de consommation, l’esprit hacker entre peu à peu dans les usages »

Et demain, le reste du monde ?

Aujourd’hui sorti de l’ombre et des pratiques obscures, l’esprit hacking devient une tendance de nos sociétés de consommation. Si l’art s’en est naturellement emparé avec le détournement et la réinterprétation de certaines œuvres, les marques ne sont pas en reste. Certaines d’entre elles, comme Lego ou Ikea, ont dans leurs ADN cet esprit du “Do it Yourself” et se prêtent aisément au hacking en valorisant même les meilleurs détournements de leurs produits sur leurs sites. En pénétrant la sphère de la communication et des produits de consommation, l’esprit hacker entre peu à peu dans les usages. Aujourd’hui, la data-visualisation, certains navigateurs comme Firefox, l’esprit de co-création, les politiques d’open-data, l’esprit start-up et même, diront certains, une grande part du web sont des un héritage direct du hacking. On parle aujourd’hui de flight hacking, de growth hacking, de bio-hacking ou de cook-hacking pour tenter de traduire une volonté d’hybridation d’une discipline avec les techniques de développement numérique. Autant d’abus de langage qui tendent à dévoyer un terme et à brouiller encore un peu plus les limites d’un hacking hard-core que se disputent de plus en plus d’acteurs. Le hacking devient un argument commercial. Une contagion inexorable qui ont amené Steven Levy à répondre, alors qu’on lui demandait quels seraient les prochains champs d’expérimentation du hacking : « mieux vaudrait se demander ce qui ne sera pas affecté. »

@pascal_beria

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A propos Pascal Beria

- Consultant éditorial indépendant - Rédacteur et scénariste - Auteur du livre « la révolution des contenus » - Rédacteur en chef de la revue « TANK »
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